lundi

Be kind rewind


"Le 23 juillet 1990, mon radio-réveil Philips D3142 et Louis Bozon sur France Inter me réveillent à 7 heures en m’annonçant le décès de Pierre Gandon, dessinateur et graveur de timbres-poste..."




En 1991,Tim Berners-Lee invente le World Wide Web. En 1990, quelque chose manque. J'ai raconté dans le dernier n° d'Usbek & Rica un petit parcours parisien avant Internet, où tous les outils qui aujourd’hui facilitent tant notre quotidien, brillaient alors par leur absence. Cherchez les erreurs.

samedi

Eucharist


Manger un grec, manger un japonais, manger un chinois, manger un thaï, manger un indien… J’hésite.

 « Cette coutume (désagréable surtout pour ceux qui sont mangés) a très probablement, comme d’autres usages moins fâcheux, une origine magique. Manger un homme, c’est s’approprier une partie de la force de cet homme, c’est augmenter sa vie en absorbant une vie humaine toute formée. […] La communion symbolique des fidèles de Mithra, celle des disciples de Jésus, deux religions contemporaines, n’est point basée sur d’autres principes. « La chair et le sang », disent formellement les chrétiens, ou du moins ceux qui ont conservé la vraie tradition primitive […] La viande humaine qu’ingérait l’indien anthropophage s’assimilait plus facilement à son organisme humain.  Manger de son semblable, c’est absorber une nourriture spécifique, et, si l’on peut dire, idéale. On sait d’ailleurs que les sérums agissent avec plus d’efficacité s’ils proviennent d’un animal de la même espèce. […] Les japonais auraient beaucoup plus d’avantage à se manger entre eux qu’à manger des russes. » Remy de Gourmont (1858 – 1915), Apologie du cannibalisme

jeudi

Ici Pâris

Quitte à choisir, j'hésite entre la plus grasse et la plus garce.

lundi

Passants Considérables



Tarifés « chanson française » quand ces deux là ouvrent pour Josephine Foster ou The National en Amérique, le malentendu français sur Arlt pourrait trouver une heureuse résolution dans le partage de La Langue, méthode assimil d’une parole commune, ancienne (médiévale, apocalyptique, parfois, peut-être) mais qui arrive nouvelle (comme les choses anciennes découvertes aujourd’hui), aussi chantée, dans ses ellipses, par Bertrand Belin, ami réflexif. Dire qu’elle (Eloise Decazes) ondule comme la Fontaine (Brigitte) coule un peu de source, on la verrait plutôt oiselle, retenant en ses ailes un marin d’eau de vie (Sing-Sing), guitarisant tendu aux bords des gouffres, une cigarette leur « tenant lieu de pont », et le blues du delta, le Velvet souterrain, la folk rouillée, hantant le bateau. Motifs répétés et changeants comme des vagues, distillés en une chimie équilibriste, entre la chute et les astres, nous laissent sur le fil, sans virgule : « Je m’inachève il s’inachève jour après jour et pourquoi pour nous c’est une joie. ». (Chronique parue dans Chronic’art #69, encore en kiosque ; voir aussi cette chronique dans 3 Couleurs).

Ci-dessous, interview, où l’on a évité de répéter ce qui était déjà dit ailleurs, sans langue de bois. On a juste bu du vin blanc autour de la petite table du salon, le magnétophone oublié dessus, et voilà. [Pris du retard, cette longue interview de Arlt aurait dû paraitre ce week-end sur www.chronicart.com.  Elle ne devrait pas tarder à être mise en ligne. En voilà déjà la première partie, en guise de mise en bouche]

Les gens qui écrivent sur votre travail (Fabrice Fuentes de Pinkushion, Bertrand Belin) font facilement de la poésie, utilisent des métaphores, des images poétiques, et moi-même me suis surpris à écrire de manière plus lyrique, à votre propos, comme si votre musique, finalement, appelait, poussait à la poésie…

Sing-Sing : Tu veux qu’on réagisse à ça ? De la part de Bertrand ce n’est pas trop étonnant, qu’il se soit laissé aller à poétiser le discours… Mais la dimension poétique de notre travail, je n’ai jamais vraiment su quoi en faire, parce que j’ai tendance à m’en méfier justement, j’ai l’impression que c’est déjà très contenu, retenu, chez moi. J’ai du mal à savoir ce qui fait poésie ou pas : un champ lexical attribué à la poésie, des images, une impression de flou, un impressionnisme, ou simplement une attention particulière portée à l’expression, au texte, ou à un univers poétique qui se dégage…
J’ai toujours trouvé étranges les gens qui se présentaient comme des poètes, qui en faisaient un métier. Je pense que la poésie doit être accidentelle…
Eloïse Decazes : C’est peut-être tout à fait hors contexte, mais quand tu as posé cette question là, j’ai d’abord pensé au mot « rêverie ». C’est sans doute un peu délicat comme terme, mais c’est l’impression que me donnent certains de ces textes écrits sur nous, qui ne sont pas des rêveries au sens de dérives, de délires, ce sont souvent de grandes visions, de grandes acuités, qui les concernent d’abord eux, ceux qui les ont écrites, mais qui nous concernent aussi.

Les rêveries dans ce sens, ce sont aussi des créations d’images, de paysages, par l’auditeur. Eloïse, quand tu chantes en concert, on a l’impression que tu vois des choses que les autres ne voient pas. Il y a aussi beaucoup de paysages dans vos chansons. Une phrase comme « Tous les oiseaux sont tombés au sol, d’un coup, d’un seul » est une image poétique frappante, ou dans la chanson Que se passe-t-il ?, moi je vois un paysage, un champ de guerre, de manière assez onirique…

La question ouvre sur des paysages, des espaces. Je sais qu’on est beaucoup dans des questions. En tout cas, c’est le ressenti que j’ai moi, en interprétant ces chansons. Pas des questions fondamentales, pas directes, mais cette espèce de suspension. Là je parle des concerts. Quand on voit les gens arriver à la fin des concerts, un peu comme la marée, ils ont quelque chose de ça : quelque chose qu’on aurait vu mais qu’on n’a pas vu, quelque chose qui se serait passé, mais qui ne s’est pas passé, ou un espace qui se serait ouvert mais qui n’existe pas. Enfin, voilà, ce sont des visions.

Ce ne sont pas non plus des « lettres mortes » (titre d’une des chansons de La Langue – NDR)

E.D. : Non, c’est comme un miroir…
S-S. : Je crois que les chansons sont suffisamment ouvertes pour que les gens puissent y amener leur propre boire et manger, et je crois que ça se traduit chez la plupart des gens par des images. Les perceptions se transforment en images…
E.D. : C’est toujours drôle de voir quelqu’un nous dire « Ah oui, cette chanson là, elle parle d’une femme, et c’est l’histoire de… », et on les écoute, et on dit « Ah oui ». Il y a donc une chanson, quelque part, qui raconte une histoire, et ce n’est pas forcément la chanson qu’on a chanté, mais elle existe, puisque cette personne l’a vue.
S-S. : Mais ça n’a pas forcément à voir avec une dimension picturale non plus. Les enjeux sont plutôt de l’ordre du langage, et ce qui est intéressant, c’est comment ces problématiques de langage s’articulent avec le voir.

Oui, les gens projettent…

E .D.  : Oui, comme un projecteur de cinéma. Du coup, à la fin des concerts, nous on voit des films... Parfois ça recoupe nos films à nous, mais c’est souvent très différent.
S-S. : Les gens ont tendance à broder autour d’histoires de couples. On prête sans doute le flanc à ça, mais il y a beaucoup d’interprétation sur le couple, qui reflètent souvent les histoires des gens eux-mêmes. Et c’est délicat, parce qu’à force de recevoir ces interprétations, je ne sais plus moi-même… Quand j’écris une chanson, c’est tellement ouvert que je finis pas confondre ensuite ce que j’y ai mis et ce que j’entends des autres. Mais je me mets rarement à écrire sur un thème. Je me suis rendu compte récemment, à force d’entendre les réactions, qu’il était beaucoup question de chutes. Et ça m’a marqué. Je n’en avais jamais eu conscience avant de faire le disque, alors que les chansons existent depuis longtemps : «  Partout, tous les oiseaux sont tombés au sol » dans Après quoi nous avons ri, « Nous sommes un éboulis de pierre, tombons » dans La Rouille, De Haut en Bas qui est une chute à sa manière aussi, ce thème est donc un peu décliné sur tout le disque, mais aussi un mode un peu étonné, qui revient régulièrement : « Avais-tu vu venir Noël ? », Que se passe-t-il ?… Les gens ont mis le doigt là-dessus, et je retiens plutôt ces deux modes là que des images définies à tel ou tel endroit… Toi Eloïse, tu vois des trucs quand tu les chantes ?
E.D. : Ben justement, je pensais à ça. En tout cas ni des histoires, ni des situations, ni un homme et une femme, rien. Après, ce sont plutôt des visions ressenties,  j’y vois des mouvements, des émotions, rien de précis. Je raconte tout ce que je peux raconter au moment où je les chante, et en même temps, je ne raconte rien de précis. Je porte des phrases, ou des chansons, qui racontent des choses aux gens, mais moi je ne raconte rien. Je donne quelque chose qui ne raconte rien. Parce que je ne me le permettrai pas : je n’ai pas de discours ou de message, au niveau de la parole en tout cas. Et puis ce ne sont pas mes chansons non plus. C’est comme une espèce de géométrie étrange.

Tu es dans l’interprétation ?

E.D : C’est ça, dans l’interprétation. Mais pas d’une idée, d’une histoire, autre chose.
S-S : En ce qui me concerne, puisque c’est mon répertoire, cette histoire d’étonnement finit par faire sens, parce que ce qui anime une chanson, c’est toujours l’étonnement, l’étonnement parlé. J’ai tendance à ne pas considérer la parole comme juste un véhicule de sens ou un moyen de communication. Les animaux n’ont pas la parole et communiquent très bien, et je pense qu’on a, je ne sais pas par où, je ne sais pas comment,  mais l’espèce humaine a fini par réduire la parole à un simple mode de communication. Or je crois que ce qui me fait écrire ou parler, c’est le caractère stupéfiant, au sens narcotique du terme, de la parole. Chaque mot en soi à sa propre mémoire, il a traîné partout, dans toutes les bouches, et moi j’articule ça en une espèce d’ébriété, et c’est leurs propres souvenirs que les mots véhiculent aux gens qui les reçoivent.

Dans un précédent entretien, tu me disais que tu mettais en forme dans tes chansons des « questions à usage personnel », c’est-à-dire que tu reprenais des phrases ou des expressions entendues d’Eloïse, et qui étaient justement des moments de surprises, et devenaient des aliments aussi pour tes compositions.

S-S : Oui, il arrive effectivement que les textes se construisent autour de choses qu’Eloïse a dites dans la conversation, et qui sont en général des formulations qui me surprennent, m’émeuvent, m’interloquent suffisamment longtemps pour qu’elles ressurgissent au moment de la composition. Les chansons se construisent le plus souvent sur des improvisations, elles naissent avec la musique, et elles s’écrivent dans la rue, par inadvertance. Je note très peu de choses, et ressurgit ce dont je me souviens. Et comme Eloïse rechigne à écrire, ça me permet d’intégrer aussi sa parole à nos chansons. J’essaie de ne pas écrire seulement ma langue. C’est une agglomération de langues, qui est avant tout composée des deux nôtres, mais qui doit, j’imagine, en accueillir un paquet d’autres aussi.



Pour revenir sur la récurrence de cette idée de chute dans vos compositions, on ressent cette idée aussi en vous voyant sur scène, en vous écoutant : toi tu as un côté terrien, grave, et toi Eloïse, un côté plus aérien, léger. Ce sont des clichés peut-être, mais vos chansons contiennent aussi des aspects assez élémentaires : la terre, l’eau, le feu, l’air…

S-S : Justement, j’y pensais aujourd’hui aux chiottes. Ahahaha. C’est marrant de penser qu’on puisse chanter…
E.D. : … les quatre éléments. On est un groupe bio.
S-S. : En tout cas, dans le champ lexical, c’est vrai qu’il y a beaucoup de chose du réel primitif, tactile, il est beaucoup question d’os, de rouille, de dents, de viande… Et en réagissant à ce que tu me dis, parce que je ne me décide jamais à parler de ça dans mes chansons, tout ça communique avec de grands ensembles, le ciel, la terre, oui sans doute, mais moi je lutte contre ça, j’essaie de tout ramener vers plus de proximité…  Je n’ai pas un amour débordant pour le lyrisme, pour des images célestes… Mais il y a des changements d’échelle permanents sur des textes ramassés, très courts : on décroche très vite de l’os, la viande, vers des ensembles beaucoup plus vastes. Mais je ne saurais pas forcément les situer.
E.D. : Et l’un ne porte pas forcément le ciel, et l’autre la terre… Il y a sûrement quelque chose d’évident dans notre présence sur scène, mais j’espère que  les choses se brouillent un peu, que quelque chose commence à s’humidifier, se communiquer, se partager. Il y a ce côté : « Ah, Sing-Sing, il fait peur, et toi tu es gentille, mais tu as l’air un peu folle », et puis au cours du concert, les choses basculent vraiment. Même ce côté terre-ciel, si on y regarde de plus près : il y a des racines qui poussent quelque part, et des ailes qui poussent ailleurs.

Ce sont surtout des métaphores qui reviennent tout le temps à votre propos. Et quand je vous vois sur scène, toi penché, attiré par le poids de ta guitare, avec ta voix grave, et toi Eloïse, beaucoup plus verticale, avec ta voix haute, on ne peut pas s’empêcher de penser à ces métaphores.

S-S. : Oui, et on les a nous-mêmes utilisées pour nous décrire, d’ailleurs. Mais il y a un truc très poreux entre nous, comme le dit Eloïse. Il y a des endroits de contamination (rires). C’est marrant de parler de contamination d’ailleurs, parce qu’il y a beaucoup de noms de maladie dans nos morceaux, « peste », « choléra »…
E.D. : Oui, c’est intéressant, ce n’est pas juste moi qui suis légère et toi sur un truc contrarié, mais plutôt, toi tu serais sur une chute, mais assez gracieuse, et moi sur une verticale, mais qui pourrait être assez stressante aussi… Ce n’est pas juste : « Je suis sur scène et je suis légère ». Je ne ressens jamais autant l’apesanteur que quand je suis sur scène. Je me dis : « Putain je suis quand même debout devant des gens ». Debout, pas assise. Il y a vraiment des prises de conscience comme ça… Donc je pense que c’est une verticale, non pas « engagée », mais pas « légère » non plus,  je ne me sens pas légère, je ne suis pas quelqu’un de légère, je crois. Mais je n’entends pas non plus ton emploi du mot « léger » comme « un peu trop léger », je ne me défends pas d’être légère, je pense juste ne pas être… si légère. (rires). 

Je ne voulais pas réduire vos caractères sur scène à une simple opposition duale, de type Yin-Yang. Encore que, et c’est peut-être ça qui fait que vous êtes aussi un couple, sur scène, c’est que vous vous transmettez vos caractéristiques, qu’elles circulent, se mélangent. Et c’est aussi votre relation de couple que l’on voit sur scène, avec tout ce que cela implique dans votre rapport au monde extérieur.

S-S. : Oui, et de temps en temps il y a Mocke qui tient la chandelle à côté ! Je ne sais pas comment réagir à ces commentaires. Je le reçois bien sûr, mais j’ai du mal à le considérer comme seulement  « La belle et la bête » « Lee Hazlewood et Nancy Sinatra », très dual. Un terme qu’on utilise beaucoup à notre égard.
E.D. : La première chose dont nous parlent les gens, depuis quatre ans, après chaque concert, c’est nos voix, nos deux voix. « Ah, vos deux voix, elles vont si bien ensemble ».
S-S. : Ou pas. Il y a des gens qui n’aiment pas.
E.D. : Oui, il y a sûrement des gens qui n’aiment pas, et qui ont sûrement raison. Et d’autres, en tout cas, qui aiment nos deux voix.
S-S. : Et qui ont sûrement tort, alors.
E-D. : Oui, bref. En tout cas moi, je ressens très fortement Sing-Sing sur scène, mais jamais comme la personne de mon couple. C’est un être humain, il est là, il est proche, il y a cette tension, et puis ça se détend, et les voix font ces choses ensemble, et tous les retours sur nous, sur notre couple, notre amour, c’est toujours quelque chose qu’on m’apporte, mais ça n’a jamais vraiment fait partie de ce qui s’est engagé. Même si je sais exactement où il est, et qu’on a toute cette expérience du chant, et des concerts ensemble, je ne me dis jamais « Ha, c’est vraiment trop cool, je fais de la musique avec mon copain. ».

La chanson De Haut en bas, que l’on peut bien sûr interpréter comme une chanson sur le caractère éphémère de la relation amoureuse, peut être aussi, de manière plus large, une chanson sur notre condition de « passants »… Ca recoupe l’idée d’inachèvement, que vous présentez comme « une joie », dans une autre chanson, et qui est aussi une manière de laisser les choses passer, ou en suspens, avec un devenir possible…

S-S. : « Passant considérable »…. Concernant l’inachevé, la brièveté des textes témoigne de ce caractère, moins dans le propos tenu dans les chansons que dans la matière dont elles sont faites. J’ai une vraie incapacité, une répugnance, à finir une chanson. Je parle noir sur blanc d’inachevé, en effet. Il n’y a pas de conclusion possible. Moi, de manière enfantine, un peu sceptique et distancée, je suis assez intrigué par l’idée de dimensions parallèles, l’idée qu’on est dans un monde infini, mais avec un nombre limité d’histoires possibles, et que du coup, elles ne peuvent que se répéter et se modifier au fur et à mesure de leurs répétitions. J’essaie de me laisser moi-même le plus ouvert possible, quand j’accouche de ces chansons, mais elles sont des témoignages de la façon que j’ai d’habiter mon espace, qui est une façon toujours super étrange, depuis que je suis tout petit. Tout me paraît super étrange. Bertrand Belin dit de nous, dans le texte qu’il a écrit, que « le naturel convoque illico le surnaturel », et il a touché du doigt un truc important à mon avis : dans ma vie, tout m’étonne constamment, et me fait perdre pied. J’ai alors tendance à m’attacher à des vibrations, qui me laissent pressentir des choses… Je crois qu’on a tous ces impressions d’avoir déjà vécu des scènes, de pressentir des choses pas encore vécues, ces moments d’étrangeté. Toutes ces perceptions quotidiennes me donnent l’impression de vivre dans un cours du temps qui a ses parallèles, et que par moments, même si des parallèles, normalement, ne se rejoignent pas, là, ces parallèles se touchent, par des sortes de mouvements latéraux…

La répétition, de manière un peu psychologisante, ça peut être aussi une obsession, ou un moyen de protection…

E.D. : Et en même temps, dans nos chansons, c’est parfois de plus en plus inquiétant. On se rend compte qu’à force de répétition, une même phrase ne veut jamais dire la même chose quand elle répétée une fois de plus, puis une fois de plus, elle a sa transformation qui est à peine perceptible, mais qui existe. Ce n’est pas la même phrase.
S-S. : Moi de plus en plus j’y vois des ritournelles magiques, des incantations. Le côté chamanique est assez vite contrarié, et je ne crois pas que ce soit des moyens de protection, mais plus d’appel. Comme des mantras, peut-être, même s’ils ne sont jamais répétés assez longtemps, encore une fois, pour devenir des mantras réellement conséquents. Je pense que la répétition n’a pas toujours la même fonction dans nos chansons : sur Revoir la mer, par exemple, la répétition (« Ton corps contre mon corps c’était comme revoir la mer ») a une fonction de ressassement, et le changement peut être libératoire. Mais quand je chante, joue ou écris, j’ai moins l’impression d’adresser quelque chose que d’appeler quelque chose. Par ailleurs, je ne suis pas un très bon musicien, je cherche à faire de la musique, à permettre des émotions partageables, mais je n’envisage pas la musique en termes d’harmonies, mais plus en termes de corps, d’énergies, de rythmes, de textures, de couleurs, et j’ai toujours considéré la chanson comme un champ magnétique. Je ne peux pas m’empêcher de voir des mouvements, centripètes, et centrifuges, quand je joue une chanson. J’ai l’impression physique que le texte est un mouvement centrifuge, tourné vers l’extérieur, et que la musique est un mouvement centripète, tourné vers l’intérieur, et que du coup ça produit deux forces contraires qui se combattent, que ça créé un champ magnétique assez bizarre. Je ne suis pas très fortiche en physique, je dis peut-être des aberrations, mais j’ai ces impressions de champs magnétiques, comme un aimant, appelant je ne sais pas quoi…
E.D. : C’est un mouvement complexe parce qu’il y a ce texte qui, quand même, communique quelque chose, et cette expérience physique de la scène, de la musique, qui crée un mouvement de rassemblement. Il y a vraiment ces deux mouvements.
S-S. : Il est arrivé que l’on nous dise que Arlt, sur scène, c’est « très cérébral », et à chaque fois, ça m’étonne. Parce que c’est vraiment l’activité dans ma vie la plus instinctive, la plus primitive…
E.D. : Moi aussi, mon expérience des concerts, c’est sensitif. C’est vraiment au toucher. Et l’écriture et la composition de Sing-Sing, je sais que c’est vraiment au toucher aussi. Il y a ces moments où on fait les choses et où ça nous plait, on reconnait un truc. On ne se dit pas « Ah, c’est ça qu’il fallait faire», mais on se dit : « C’est ça qu’on fait. C’est ça qu’on va faire ». Après, c’est lui qui écrit, qui compose, et moi je tourne autour, je me balade…

Version intégrale de l'interview à venir sur www.chronicart.com
En concert lundi 29 novembre
+ ERIC CHENAUX 21h // 7€ à La Java 105 rue du Faubourg du Temple – 75010 Paris

samedi

Godwin

Je tombe sur ce twitt, juste après avoir vu La Famille Wolberg d'Axelle Ropert, et ce passage où François Damiens raconte cette blague horrible :

"-Tu sais ce que fait un oiseau quand il passe au dessus d'Auschwitz ?
 - Non.
 - Cuit-cuit."

...

La musique de La Famille Wolberg est très belle.



Ca me fait penser que je suis allé voir Serge Bozon (qui joue dans le film d'Axelle Ropert) et Pascale Bodet l'autre jour à Beaubourg, réquisitionné pendant dix jours pour l'ABC de la dernière major, qui fut aussi l'occasion du "tournage, dans les coulisses des interventions-spectacles, d'un film de Serge Bozon écrit par Axelle Ropert, L'imprésario, l'histoire d'un coup de foudre entre une journaliste et un imprésario qu'elle vient interviewer". Je n'ai pas vu de tournage proprement dit, mais comme un décor de cinéma, une loge ouverte aux regards, une installation qui faisait du niveau -1 de Beaubourg, un lieu de travail, un lieu habité, un lieu de vie.



Ca m'a rappelé l'installation proposée par Ilya Kabakov au Centre Pompidou en 1995 : C'est ici que nous vivons.



"Réalisée en 1995 pour prendre place dans le forum du Centre Pompidou, C'est ici que nous vivons est l'une des plus monumentales installations d'Ilya Kabakov. Comportant dix-neuf parties ou installations dans l'installation, telles des matriochkas, répartie sur les deux niveaux du rez-de-chaussée et du sous-sol du Centre, elle se présente comme une parodie de chantier. Le spectateur découvre tout d'abord des baraques d'ouvrier, aménagées pour être habitées, mais désertées, comme le chantier qui semble abandonné depuis longtemps. Un panneau indique que la construction d'un palais était prévue, mais ce projet se réduit à des gravats et des échafaudages en désordre. Au sous-sol, on visite une ville miniature avec son hôpital, son cinéma, ses lieux de divertissement, eux aussi délaissés. Le temps s'est figé autour de ce projet inabouti.
De même que la métaphore du chantier et des travaux, centrale chez Kabakov, exprime une volonté d'amélioration qui tourne court, tout dans cette installation renvoie à l'échec d'une utopie. Elle peut ainsi être interprétée comme une métaphore du communisme, de l'âme russe, ou tout simplement de la vie."

Hervé Gauville en parlait dans Libération en 1995

Dans La Famille Wolberg, on apprend que l’important n’est pas d’être « dans la vie » ou « à côté de la vie » mais de pouvoir passer de l’un à l’autre.

jeudi

TimeLine

D'une semaine à l'autre, il a une marge de progression intéressante.



mercredi

Pneu

Ma chronique de Rubber.

L’humanité est divisée en trois catégories :
  • ceux qui se sentent (donc, se savent) pourvus d’une perfection innée dont la nature est esprit : les pneumatiques; pneuma veut effectivement dire "esprit". En grec sont les spirituels ceux qui sont prédestinés au salut ;
  • ceux qui n’ont qu’une âme et point d’esprit, mais chez qui le Salut peut encore être introduit par instruction : les psychiques, ceux qui possèdent une âme et peuvent être sauvés au prix d'un effort personnel et d'une conversion [22] ;
  • enfin, les êtres dépourvus d’esprit et d’âme, uniquement constitués d’éléments charnels voués à la destruction : les hyliques.
Le but premier du gnostique est la délivrance de sa parcelle divine, aliénée dans un monde matériel corrompu, et sa remontée vers les sphères célestes. Cette délivrance passe par la Gnose, la connaissance parfaite de la nature de l’esprit, des structures de l’univers, de son histoire passée et future[21].
(...)

Le Père, premier principe absolu et transcendant, est invisible et incompréhensible. Il s’unit à sa compagne, la Pensée (Ennoia) et engendre les 15 couples des éons, formant le Plérôme. Le dernier des éons, Sophia, veut connaître le Père et provoque une crise qui entraînera l’apparition du mal et des passions. Sophia et ses créations sont rejetées, produisant une sagesse inférieure.
En haut, un nouveau couple est créé, le Christ et son partenaire féminin le Saint-Esprit. Le Plérôme, de nouveau pur, engendre le Sauveur Jésus. En descendant dans les régions inférieures, le Sauveur mélange la matière, provenant de la sagesse inférieure (hylique), avec les éléments psychiques, engendrant le Démiurge, le dieu de la Genèse, qui se croit seul Dieu. Celui-ci crée le monde et le peuple de deux catégories d’hommes, les hyliques et les psychiques. Mais des éléments venant de la Sophia supérieure s’introduisent dans le souffle du Démiurge, donnant naissance aux pneumatiques. Le Christ descend alors sur Terre pour révéler la connaissance libératrice. Les pneumatiques, réveillés par la gnose, remonteront vers le Père.
La rédemption du dernier pneumatique sera accompagnée par l’anéantissement du Monde, de la Matière.

http://fr.wikipedia.org/wiki/Gnosticisme

lundi

Death by Nostalgia

"It isn't necessary to imagine the world ending in fire or ice. There are two other possibilities : one is paperwork, and the other is nostalgia. Eventually, within the next quarter of a century, the nostalgia cycles will be so close together that people will not be able to take a step without being nostalgic for the one they just took. At that point everything stops. Death by nostalgia."
Frank Zappa





Gonjasufi - The Caliph's Tea Party by Warp Records

Caribou 'Sun' Remix Competition

mercredi

A contre-jour nous éclaire

Joli concert de Anika à contre-jour au Divan du monde. Tu en reviens les pupilles dilatées, comme après un gros joint, ou un fond de l’œil chez l’ophtalmo. Tout premier concert foutraque, le soleil dans les cheveux de la Nico platine donc (ou est-ce la relève de Ari Up R.I.P. ?), chacun affairé à sa tâche (un rond de basse, quelques accords mineurs, le beat qui se discoïse) la laissant seule face au parterre de marguerites, avec au moins deux reprises au carré (He Hit Me, de Phil Spector, chanson anti-féministe ou chrétienne-maso également gaiement reprise par Grizzly Bear, qu'aime beaucoup Etienne Blanchot, et Love Buzz de Shocking Blue, reprise par Nirvana, qui a rendu extatique David Pais). Un farfisa, des boîtes à rythmes dans l'écho, une basse dub, une guitare qui vrille, le tout avec des claquements de snares comme des bottes, et la voix martiale sur un visage angélique. Les djs auraient pu enchaîner avec du Nina Hagen, et c'était parti comme en 40, mais le temps d'onduler sur ces mélodies de girls-band sous tranxène et c'est déjà fini.
S'ensuit un petit moment de solitude: les lumières se rallument, une nana monte sur scène et prend le micro, tu crois qu’elle veut faire une annonce et tu fais un signe à l’ingé-son pour qu’il lui branche le micro. Lui te répond d'un air entendu, va sur scène et la fait descendre manu militari. Tout le monde te regarde comme si tu étais un flic. Tu rentres un peu bourré. Blog (parce que personne n'achètera ce papier torché) et au lit.



Anika - Yang Yang